Apprendre Rust pour gagner 80k ? Le mirage des technos rares démonté par 7 133 offres
Apprendre Rust pour gagner 80k ? Le mirage des technos rares démonté par 7 133 offres
Un tweet a fait le tour de la tech française la semaine dernière. Un développeur Rust affichait fièrement sa fiche de paie : 95k brut, trois ans d'expérience, Toulouse. Les réponses étaient prévisibles. « Je me mets à Rust demain. » « RIP mon Java. » « Quelqu'un a un bon tuto ? »
J'ai scrollé les commentaires avec un mélange d'amusement et d'agacement. Pas parce que le chiffre est faux — il est tout à fait plausible. Mais parce que la conclusion que tout le monde en tire est, elle, complètement à côté.
L'idée reçue est simple et séduisante : certaines technologies paient mieux que d'autres, donc il faut apprendre celles qui paient le plus. Rust et Go arrivent systématiquement en tête des classements salariaux. La logique semble imparable. Elle est pourtant trouée.
Nous avons 7 133 offres tech en base, sources croisées entre Welcome to the Jungle, France Travail, LinkedIn et Glassdoor. Ce qui suit n'est pas un plaidoyer anti-Rust. C'est une lecture froide de ce que les chiffres disent — et surtout de ce qu'ils cachent.
Le chiffre qui fait rêver (et qui ment par omission)
Voici les médianes salariales par stack, calculées sur les offres qui affichent un salaire :
| Stack | Médiane brut annuel | Offres avec salaire | Offres totales |
|---|---|---|---|
| Rust | 80 534 € | 20 | 33 |
| Data Science | 69 206 € | 131 | 664 |
| Go | 61 522 € | 26 | 80 |
| DevOps | 57 500 € | 151 | 748 |
| Python | 55 000 € | 65 | 261 |
| Java | 50 000 € | 92 | 509 |
| JavaScript | 49 000 € | 136 | 976 |
| PHP | 45 000 € | 22 | 93 |
Rust écrase tout. 80 534 € médian. Trente mille euros de plus que JavaScript. Sur le papier, la cause est entendue.
Sauf qu'on compare 20 fiches de paie à 136.
Le problème des petits échantillons
Vingt offres Rust avec salaire visible. Vingt. Sur toute la France, toutes sources confondues. C'est moins qu'un amphi de première année à Epitech. Construire une stratégie de carrière sur un échantillon de 20 est statistiquement irresponsable — et pourtant c'est exactement ce que font des milliers de devs quand ils lisent un classement salarial par stack.
Go s'en sort un peu mieux avec 26 offres chiffrées, mais on reste dans l'épaisseur du trait. À titre de comparaison, JavaScript en aligne 136 et DevOps 151. La robustesse statistique n'est pas du tout la même.
Et la transparence salariale varie elle aussi d'une stack à l'autre. Go affiche un taux de 47 % (26 offres sur 55 issues de WTTJ+direct). Data Science ? Seulement 25 %. JavaScript, 27 %. Quand moins d'un tiers des annonces montrent un chiffre, la médiane visible ne représente pas le marché réel — elle représente le marché qui veut bien se montrer.
Qui recrute en Rust ? Presque personne
Voilà le détail qui refroidit. Les 33 offres Rust de notre base se répartissent comme suit :
- Toulouse : 10 offres (dont une concentration locale liée à l'aéro/défense)
- Paris : 7
- Lyon : 4
- Nantes : 3
- Lille : 1
- Bordeaux : 0
Zéro à Bordeaux. Une seule à Lille. Si vous habitez en dehors de l'axe Paris-Toulouse, votre marché Rust se résume à une poignée de postes, dont la moitié chez des ESN spécialisées cybersécurité. La diversité d'employeurs est quasi nulle : Stormshield, l'ANSSI, et une majorité d'annonces sans nom de société.
Go est un peu moins concentré grâce à OVHcloud (6 offres à lui seul), Leboncoin (4), Thales (3) et Dailymotion (3). Mais retranchez ces quatre entreprises et il reste 67 offres Go sur tout le territoire. Soixante-sept.
La question mérite d'être posée brutalement : allez-vous investir six à douze mois d'apprentissage intensif pour postuler sur un vivier de 33 postes dont la moitié n'affiche pas de salaire ?
L'illusion du premium : c'est l'expérience qui paie, pas le langage
Quand on décompose les salaires Rust par niveau d'expérience, le « premium Rust » fond comme neige au soleil.
Un développeur Rust junior (0 an d'XP) à Nantes démarre à 56 646 €. Correct, mais pas spectaculaire — un Python junior à Paris peut prétendre à 55-60k sans avoir touché une ligne de code système.
À 2 ans d'expérience, le Rust toulousain affiche 65-71k. À 7 ans, on passe à 90-106k. Et les fameux 80 534 € de médiane ? Ils correspondent à un profil de 3-5 ans d'expérience à Paris, ou 7 ans en région.
Le schéma est identique en Go :
- Go 0 an, Paris startup : 52 200 €
- Go 0 an, Nantes grand groupe : 55 360 €
- Go 7 ans, Paris grand groupe : 94 712 €
- Go 14 ans, Toulouse grand groupe : 104 318 €
Un débutant Go gagne dans la même fourchette qu'un débutant JavaScript. La différence salariale apparaît avec la séniorité — ce qui est vrai dans toutes les stacks. Les médianes élevées de Rust et Go reflètent un biais de recrutement : ces technologies ne cherchent presque pas de juniors. L'expérience moyenne des profils Go dans notre base est de 7,4 ans. Pour Rust, 7,2 ans. JavaScript ? 6,7 ans — un écart, mais pas l'abîme que les médianes brutes laissent imaginer.
Le vrai levier que personne ne veut voir
Pendant que des devs passent leurs soirées sur le Rustlings book, un facteur beaucoup plus puissant reste sous-exploité.
La taille de l'entreprise.
Nos données salaires montrent un pattern brutal :
| Type d'entreprise | Salaire médian (toutes stacks) |
|---|---|
| Startup | 62 150 € |
| Scaleup | 79 114 € |
| Grand groupe | 79 118 € |
L'écart startup → grand groupe est de 27 %. Et voici le chiffre qui devrait faire réfléchir tout développeur JavaScript en pleine crise existentielle : un dev JS en grand groupe touche 79 482 € médian. C'est à peine un millier d'euros sous la médiane Rust tous profils confondus.
Un développeur JavaScript qui quitte sa startup pour un grand groupe peut s'attendre à un gain de 34 000 € par an sans changer une ligne de son .eslintrc. Pas besoin de six mois de galère avec le borrow checker.
Cette réalité est curieusement absente des discussions Tech Twitter. Elle ne fait pas de bons threads. « J'ai changé de SSII pour un grand groupe et j'ai pris +40 % » ne génère pas autant de likes que « J'ai appris Rust et maintenant je touche 95k ». Mais c'est un chemin infiniment plus reproductible.
Et si Rust/Go n'étaient pas les bons comparables ?
Petite digression qui me semble nécessaire. Quand un dev JS compare son salaire à celui d'un dev Rust, il compare deux marchés qui n'ont presque rien en commun. Le dev Rust travaille souvent en systèmes embarqués, cybersécurité ou infrastructure critique. Le dev JS fait du SaaS, de l'e-commerce, du produit B2C. Les secteurs, les niveaux de criticité, les profils de risque sont différents.
Comparer les médianes brutes sans contrôler le secteur, le niveau d'expérience et la taille de la boîte, c'est comparer le prix au mètre carré entre le Marais et Guéret. Techniquement faisable. Pratiquement absurde.
Si un médecin urgentiste gagne plus qu'un généraliste de campagne, personne ne recommande aux généralistes de « se reconvertir en urgentiste ». En tech, c'est pourtant exactement le raisonnement qu'on applique aux stacks.
La géographie des technos rares : un marché fermé
Revenons sur la distribution géographique, parce qu'elle révèle un aspect souvent négligé. Go est porté en France par une poignée d'acteurs bien identifiés : OVHcloud, Leboncoin, Thales, Dailymotion. Si aucune de ces entreprises ne vous intéresse — ou si elles ne recrutent pas dans votre région — votre plan « apprendre Go pour gagner plus » se heurte à un mur concret.
La comparaison avec JavaScript est cruelle. 976 offres réparties sur tout le territoire, dans des secteurs allant de la fintech au médical, en passant par le retail et l'edtech. L'optionalité — ce mot que la finance utilise pour décrire la valeur d'avoir le choix — est massivement du côté des stacks grand public.
Un développeur Go à Lille a le choix entre deux offres. Deux. Un dev JavaScript, même dans une ville moyenne, a structurellement plus de pouvoir de négociation parce qu'il a plus d'alternatives. Et le pouvoir de négociation, c'est ce qui fait bouger un salaire de 15-20 % d'un coup, sans apprendre le moindre nouveau langage.
Ce que les données ne disent pas (et qu'on devrait admettre)
Je serais malhonnête si je ne mentionnais pas les limites de cette analyse. Notre base couvre 7 133 offres, ce qui est significatif mais pas exhaustif. Le marché Rust français existe aussi en dehors des canaux que nous scrappons — des offres passent par cooptation, des postes ne sont jamais publiés. Il est probable que le vivier réel soit supérieur à 33 postes.
Par ailleurs, apprendre Rust ou Go a des bénéfices qui dépassent le salaire immédiat. La compréhension des systèmes bas niveau, de la gestion mémoire, de la concurrence — ce sont des compétences transversales qui enrichissent n'importe quel développeur. Et certaines trajectoires de carrière passent nécessairement par ces technologies.
Ce que je conteste, c'est le raisonnement « médiane Rust = 80k, médiane JS = 49k, donc je dois apprendre Rust ». Cette arithmétique simpliste ignore la taille du marché, le biais d'expérience, la concentration géographique, et surtout le coût d'opportunité de l'apprentissage.
Le vrai calcul de carrière
Si votre objectif est d'augmenter votre salaire de 20-30k dans les douze prochains mois, les données suggèrent trois leviers bien plus fiables que le changement de stack :
-
Passer d'une startup/PME à un grand groupe ou une scaleup : +27 % médian, 976+ offres JS disponibles
-
Négocier plus agressivement dans votre stack actuelle — l'écart P25/P75 en JavaScript va de 42 500 € à 57 500 €, soit 15 000 € de marge récupérable par la négociation seule
-
Cibler Paris si vous êtes en région (ou l'inverse selon votre stack) — l'écart Paris/Province est de 25,6 % en JavaScript, mais attention au coût de la vie comme on l'a démontré dans notre analyse de la prime parisienne
Aucune de ces options ne requiert six mois d'investissement dans un langage que vous n'utiliserez peut-être jamais en production.
Le fond du problème
Le vrai problème, au fond, c'est que la tech française a un rapport malsain aux classements salariaux par technologie. On lit une médiane, on en déduit une stratégie de carrière. C'est l'équivalent de choisir sa ville de résidence en regardant uniquement le PIB par habitant.
Rust est un langage exceptionnel. Go est pragmatique et élégant. Les apprendre pour les bonnes raisons — curiosité intellectuelle, besoin projet, transition vers le systems programming — est un choix parfaitement défendable.
Les apprendre parce qu'un tableau de médianes dit qu'ils paient plus ? C'est confondre corrélation et causalité, ignorer les biais d'échantillonnage, et miser sa carrière sur 33 offres.
Testez plutôt le simulateur salaire par stack, XP et région pour voir ce que votre profil actuel pourrait réellement obtenir — avant de tout miser sur le borrow checker.